BEATRICE HAAG & SERGE BESRECHEL

BÉATRICE HAAG par MICHEL LAGRANGE

Ce qui saute aux yeux d’abord, c’est l’extrême simplicité des apparences. Une épuration, une sorte de géométrie spatiale où apparaissent des silhouettes, des marionnettes, en veines rampantes, en des semblants de vergetures. Qui dit « vergeture », dit gestation. Quelque chose est à naître. Quelque chose ou quelqu’un. Ici et là, on perçoit des empreintes, in memoriam, in spem, dans l’espérance de souffles suspendus. Une rumeur de nuit qui porte en elle une comédie des humains. Des restes oniriques, mal éteints, craquelés comme de vieilles porcelaines. Des brouillards, des brouillons de quelque intemporel. Et puis surtout le vide et le silence autour.

L’essentiel, ce sont ces présences humaines, des tentatives, des tentations d’être, des passagers plus ou moins clandestins, survenant d’un pays qui n’est peut-être pas nommé, qui est une utopie et qui se trouve au plus profond de nos régions intimes. Ces apparitions, on les dirait des étrangers, des presque présents, bien qu’inaccomplis. Des gens de bonne volonté, des fraternels en quête d’amitié, d’amour peut-être. En espérant le nôtre…

Quand une apparition crie « Liberté ! », ce n’est pas pour renverser un ordre établi, mais pour essayer d’être soi, contre vents et marées mauvaises. Un tableau s’appelle « Je t’aime » et nous offre des fleurs d’un rouge de passion. Et tout cela se fait pour un moment de « Grâce », espérant parvenir au jardin enchanté qui fait partie de rêves récurrents, entêtants, nécessaires. Créer alors, c’est demander la Grâce ; la Grâce de pouvoir, de savoir dire « Je T’aime » dans l’enchantement d’un jardin retrouvé.

Ainsi s’exprime l’art enfantin, naïf, natif, premier, de Béatrice Haag. Une enfance apparaît, vulnérable, désireuse, blessée sans doute, en quête d’elle-même. C’est comme si Béatrice espérait rencontrer Dante au milieu de sa propre nuit, en espérant l’aurore. De quoi ne pas avouer abruptement l’angoisse existentielle que je crois deviner dans ces apparitions. Il y a du clownesque ici, mais en version tragique. C’est une tragédie qui apparaît clownesque et cela nous émeut.

SERGE BESRECHEL par MICHEL LAGRANGE

Ce qui fascine chez ce sculpteur c’est une apparente simplicité où le végétal et les choses de l’humain sont dans un constant dialogue au-delà des bruits et des fureurs du monde. On se retire, on s’isole, on dialogue avec presque rien qui contient plus que nous.

Serge Besrechel est un bâtisseur, un architecte (j’avais écrit sur mon ordinateur un « architexte », bel erratum inspirant !). Il interroge le milieu naturel dont nous oublions trop qu’il n’est que naturel. Cet artiste s’empare d’un tronc noueux, d’un fragment de lierre erratique et l’oblige à entrer dans sa réflexion, qui doit devenir la nôtre. Quoi de plus banal qu’un tronçon de lierre isolé de son mur ! Un bout de bois écorcé, écorché vif ou mort, mis à nu, mis en scène, au profit d’un rythme révélateur. Le lierre n’est pas plus un parasite que nos herbes prétendues folles ! Il s’attache en fidélité pour s’extraire et grandir. Comme nous, il a besoin de tutélaire pour s’élever. Pas de nature morte ici, mais un grand livre ouvert sur la vie des humains. Un lacis de quelques branches, devenues labyrinthe expérimental où nous avons affaire. Un arbre nu n’est pas forcément un arbre mort. L’artiste en fait tout un réseau dont nous perdons l’échelle des grandeurs.

Cela devient un univers vivant, qui nous parle de nous, de ce qui nous arrive et nous met en question. L’architecture est devant nous, comme révélation de notre condition d’homme. Escaliers, fenêtres, échelles, autant d’espoirs que de vertigineux appels. Et des chaises, comme chez Becket ou Ionesco, Absurdement, désespérément inoccupées, d’un bleu de ciel ou d’un vert d’espérance. Autant de libertés à conquérir que de risques de chutes. Autant de défis redoutés que d’issues de secours. On attend qui ? on attend quoi ? Godot peut-être ou le Bon Dieu, qui ne font qu’un. Et que m’importe ! Et ces échelles, dressées vers un ciel improbable, où mènent -elles ? Il y a peu de chances qu’elles touchent à l’au-delà. Grimpé sur les plus hauts barreaux, je crie. Personne ne répond. Mais tout demeure en possibilité, grandi entre les branches d’un lierre extravagant. Personne ne répond, certes. Dois-je désespérer pour autant ? Au pied d’un arbre protecteur, exemplaire, tout est encore possible.

Il s’agit donc de croire, et de développer une espérance, et de grandir à la façon du lierre, résistant, résilient, volontaire. C’est un art de la paix que nous offre Serge Besrechel, une association de miroirs qui sont aussi des fenêtres ouvertes sur notre monde intime. Cela est émouvant, car c’est de l’homme qu’il s’agit.