DOMINIQUE LECOMTE « Rétrospective »

Mesdames, Messieurs, chers amis,

Nous sommes réunis ce soir pour un moment à la fois rare et profondément émouvant :

le vernissage rétrospectif de l’œuvre de Dominique Lecomte, un an après sa disparition.

Un an, c’est peu et c’est beaucoup.

Peu face à l’absence, encore vive, qui me laisse parfois incrédule.

Beaucoup lorsqu’on mesure tout ce que le temps révèle : la permanence d’une œuvre, la force d’une empreinte, la fidélité des regards qui continuent de se poser sur ses œuvres.

Dominique Lecomte n’est plus parmi nous, mais ce soir, il est partout autour de nous.
Dans chaque toile, dans chaque couleur déposée avec patience ou audace, dans chaque silence que ses œuvres savent créer.

Une rétrospective n’est pas seulement un rassemblement de tableaux : c’est une traversée. Celle d’une vie de création, de doutes, d’élans, de recherches obstinées et sincères.

Peintre exigeant, Dominique Lecomte a poursuivi son chemin sans tapage, avec une fidélité rare à sa vision. Son travail parle de matière, de lumière, de profondeur — mais surtout d’humanité.

Il ne cherchait pas à séduire : il cherchait à dire. À dire quelque chose de juste, parfois de fragile, souvent d’essentiel.

Ses œuvres continuent aujourd’hui de nous regarder autant que nous les regardons. Elles nous interrogent, nous apaisent, nous dérangent parfois — signe certain qu’elles sont bien vivantes. Et c’est peut-être là la plus belle victoire d’un artiste : laisser derrière lui non pas un souvenir figé, mais une présence active, vibrante.

Cette exposition est aussi un geste de transmission. Elle permet à ceux qui l’ont connu de retrouver une part de lui, et à ceux qui le découvrent de rencontrer un peintre au parcours sincère, habité, profondément ancré dans son temps et dans ses territoire, le Brésil comme la France.

Merci à la vie qui m’a permis de rencontrer cet homme hors du commun. Merci à celles et ceux qui ont accompagné, soutenu, aimé Dominique Lecomte et son travail. Et merci à vous, public, de faire vivre son œuvre par votre présence et votre regard.

Dominique Lecomte disait tout par la peinture.
Ce soir, la peinture lui répond.

PATRICK DUPRESSOIR

Il y a quelque chose de grave dans le fait d’organiser une rétrospective. Une rétrospective, c’est-à-dire un regard en arrière, la vision de toute une vie passée, de toute une création vitale. En quelques pas, on embrasse d’un regard toute la vie d’un homme. Lorsque celui-ci n’est plus, qu’il est mort, on devient responsable de cet horizon rassemblé autour d’un nom qui peut devenir légendaire. On est en quelque sorte le légataire d’une aventure humaine sans équivalent ni modification désormais possible. Car toute vie humaine est unique, a fortiori celle d’un artiste. On doit répondre à la fois d’une vie d’homme et de son parcours artistique. On rend vivant ce passé créatif. On arrache à la mort ce qui mérite de l’être. On défie cette mort, on parie pour la vie posthume.

Ici, ce sont les toiles de Dominique Lecomte qui sont rassemblées. J’ai déjà eu l’occasion, ici ou à Paris, d’en détailler les aspects féériques, baroques, lumineux, enfantins savamment, leurs extravagantes arabesques, les fantaisies d’une imagination en pleine possession de ses moyens d’agir.

Mais à chaque regard sur une toile de Dominique Lecomte, on est atteint au vif par plusieurs courants découverts chaque fois. Tout un univers se constitue dont la fragmentation de l’apparence nous cachait la profondeur et la complexité.

Par exemple, on peut remarquer l’omniprésence de la Femme en majuscule, en majesté. Femme voilée, offrant les méandres de son corps tentateur, femme totem, idole, maîtresse et souveraine. Toujours en métamorphose, toujours en mollesses insaisissables, baroques, surréalistes. Enchanteresse, Circé, Méduse, dont les bras sont des tentacules, au désespoir des papillons. Ne parlons pas des êtres masculins. Ils brillent par leur absence, leur insignifiance. On en voit quelques-uns, réduits au rang d’esclaves.

Un monde érotique, chaotique, plus proche de Bosch ou de Dali que des impressionnistes. Bref, un univers propre à ce grand artiste, sans doute miroir éblouissant de ses forces et de ses fêlures intimes.

Or, dans ce constant carnaval, dans cette alchimie – ce que justifie la présence plurielle de ces œufs de l’Origine- ce qui émerveille le visiteur, ce sont l’incroyable jeu des couleurs. Un festival de feux d’artifices, de masques rutilants, de subterfuges, de glissements d’un règne à l’autre, toujours hauts en couleurs. On est dans un labyrinthe, dans un admirable polyptyque étourdissant de coloris toujours en mouvements. Un vitrail enchanteur, une féérie obsessionnelle, telle que dans les représentations de la Tentation de Saint Antoine. Tout cela bouge, virevolte, étourdit, signifie la vie en son déroulement constant. Clownesque, c’est-à-dire dérisoire et solennel. Le grand cirque de l’Âme du Monde.

Y a-t-il un secret derrière cette naïveté qui fait semblant de ne pas se prendre au sérieux ? Sans doute, l’auteur met-il la plus intense gravité dans cette fantaisie d’apparence superficielle. Sans doute, ces figures serpentines ne sont-elles pas aussi innocentes qu’elles le paraissent au premier abord. L’homme et l’artiste se distinguent-ils l’un de l’autre ? Lequel est le masque de l’autre ? L’auteur emporte dans sa tombe le parcours secret dont le tableau n’est qu’un trompe-l’œil et l’esprit.

Alors aujourd’hui, il nous faut regarder ces œuvres comme un testament. Comme un appel à notre mémoire, à notre affection, à notre respect, à notre tendresse, à notre pouvoir de dépasser l’affliction. Oui, l’art et la mort ne vont pas bien ensemble. L’artiste ne meurt jamais complètement, car il laisse une œuvre qui lui survit. Ce qu’il aura créé ne pourra jamais se dissoudre. Cela est inscrit dans le livre des morts, qui est celui que nous vivons déjà.

Un artiste défunt se propose à l’histoire. Il entre dans la postérité, dans une possible légende. À nous, ses visiteurs, de croire en lui, de parier pour son avenir, lequel ne dépend que de nous.

Oui, il y a quelque chose de grave dans le fait d’organiser une rétrospective. Quelque chose de sacré aussi. Patrick Dupressoir se fait le témoin, l’ami, au-delà de la mort, de Dominique Lecomte. Cette amitié ne peut que susciter en nous des émotions, du respect, et le plaisir de contempler une œuvre d’art promise à son destin.

MICHEL LAGRANGE