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ELIANA MINILLO

Le Mot de MICHEL LAGRANGE

Ce qui peut poser problème face aux toiles de ce peintre d’origine italienne résidant au Brésil, c’est la question qui nous vient à l’esprit et aux lèvres d’abord : « Qu’est-ce que cela veut dire ? »  Justement, une œuvre veut toujours dire quelque chose, y compris son silence et sa langue étrangère, étrange autrement dit.  Quand on regarde une de ces toiles, on est devant une énigme, comme des imageries tirées d’un rêve qui nous échappe. La raison ne sait pas tout. Il y a en l’homme des pouvoirs, des savoirs qui nous viennent de plus loin, de plus haut que nos facultés courantes qui sont des automatismes

Face à une œuvre abstraite, c’est-à-dire à l’écart des représentations  rationnelles, nous devons nous porter à la hauteur de nos savoirs  profonds, qui sont des intuitions savantes. Il serait stupide de chercher à « traduire » ces formes en évoquant des algues, des cristaux, des forêts abyssales etc… On est dans la présence et non  dans la représentation.

Une œuvre d’art ne répète pas. Elle crée son propre univers, ses propres lois. C’est pourquoi elle est si mal vue des pouvoirs autoritaires. Et des gens trop raisonnables. Nous avons ici des apparitions belles en soi, possibles, indépendantes, autonomes. Ce qui n’existe pas se met à exister, à être, à vivre, à devenir une évidence. Autant d’échappées belles que de fragments avérés d’un univers majeur.

Le peintre est un voyant. Un créateur. Sinon, c’est un copiste, génial ou non. C’est à nous d’aller vers ces réalités, qui sauront nous rendre au centuple l’attention généreuse dont nous serons capables. Eliana Minillo fait danser l’invisible, elle donne des ailes à ses visions et nous demande de danser avec elles. Couleurs, rythmes, autant de questions que de réponses. Car ces œuvres contiennent les réponses. Cela veut dire un monde original, originel, dérangeant, turbulent, mais cohérent comme un ciel de constellations. Comme un beau ciel, comme une belle terre. Car c’est de beauté qu’il s’agit. Dans un circuit d’attente. Celle d’une révélation. Là encore, à nous d’ouvrir nos esprits à cette beauté rare, hors des sentiers battus de nos admirations faciles. Cela demande un effort, une curiosité, une disponibilité créatrice, pour accéder à l’énigme du monde que ce peintre recherche obstinément.

Pour des esprits superficiels, ces toiles peintes paraîtraient hasardeuses, erratiques. Il n’en est rien. Le grand talent d’Eliana Minillo est de donner des formes, des ailes, des profondeurs, une altitude, à l’invisible. Ses sources d’inspiration sont en elle, des vérités qu’elle capte comme on capte une source, offerte à ses visions prophétiques. Et cela donne un style, une cohérence intime, qui est celle de la créatrice.

Elle avoue également des références tutélaires, Henry Moore, Dali (les fourmis de l’angoisse) Duchamp… Picasso, les surréalistes… C’est cela la richesse de la culture, sans laquelle un être humain n’a guère que des bas-reliefs prétentieux. Mais de cette culture, elle tire sa propre substance, son propre dynamisme, sa propre vérité. Quand une œuvre l’inspire, elle crée des variations sur ce thème donné, avec sa propre sève.

Comme tout cela devient évident quand on admire ces toiles sans chercher une solution artificielle. Ce sont des œuvres libératrices quand on sait les recevoir, sans réfléchir. « Je pense donc je suis » ce peut être une aberration !Je ne pense pas et je suis davantage. Je suis du verbe « être » ou du verbe « suivre ». Je suis les constellations d’un ciel éclaté, le rythme fou de l’univers, l’énigme de l’existence. Je suis le cours méandreux des astres, les forces primaires que les Présocratiques avaient si bien analysées, tel que le feu qui nous anime. Je suis les grandes plages, qui sont des limbes, où se dressent des formes en turbulence, en péril, en amour, en danger de mort. Chez Éliana Minillo, Éros n’est jamais loin de Thanatos. Les corps s’ouvrent et se disloquent,les trouées de lumière ont des rayonnements mortels. Enfin, les cœurs se brisent, les précipités se cristallisent.

N’oublions pas dans l’œuvre et dans l’esprit d’Eliana Minillo une forme d’humour qui est l’intelligence de l’enfance encore vivante, encore libre, au cœur de l’adulte. Ses compositions ne sont pas toujours dépourvues de ces espiègleries d’un regard libre, prenant au sérieux ce qui paraît insignifiant aux adultes. Voyez le nombre de qualités que ces toiles peintes exigent de nous ! Enfance, liberté, innocence, esprit d’explorateur, d’inventeur (au sens où l’archéologue invente un trésor enfoui). Autant de spéculations sur les pouvoirs de notre imaginaire, face à cette « pictura infinita ».

Songez aux plaisirs que vous preniez, enfants, à regarder dans le tube à facettes d’un kaléidoscope… Que de merveilles !! Cela voulait-il dire quelque chose ? pourtant cela est aussi fascinant que le Big Bang originel ! Magique ! Eh bien, regardez les œuvres magistrales d’Eliana Minillo avec cet œil d’enfance heureuse, paradisiaque, d’avant la Chute dans la triste raison.

Et si de nombreuses œuvres récentes n’ont pas de titre, c’est qu’il nous appartient de les recevoir intègres, nues, libérées, plénières, capables de devenir authentiquement nôtres.