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SVETLANA AREFIEV & NAJEAN

La peinture de Svetlana Arefiev est un magasin de curiosités qui défie la logique, la triste logique étroite et prévisible. Elle nous offre des échappées belles sur un monde hors norme qui nous questionne. On dirait que cet univers vient de plus loin que la réalité et nous libère de toute référence banale. On entre dans une mémoire lavée de toute pesanteur. Une pureté nouvelle nous attend, issue d’une intuition voyante. Regardant ces toiles, on se souvient d’une enfance, d’un jeu de rôles, teinté de nostalgies, nimbé d’une forme dramatique, voire d’une angoisse face au temps perdu. Archéologie du vivant, couloirs de la maison des morts. Résurrection de la saison des hommes.

Un univers teinté d’humour aussi, qui est la politesse du désespoir, afin d’échapper à la gravité : deux femmes tirées par les mêmes cheveux, des pinces à linge, la poule aux œufs au plat… autant d’associations d’images hors de la réalité, sur-réelles, autant de portes ouvertes au délire, aux fantaisies, aux fantasmes. On se souvient de ce que l’on aurait pu connaître et vivre dans un temps autre, dans le temps des contes enfantins.

C’est un théâtre qui se met en scène. « Il était une fois »…des rois shakespeariens me regardent, incluant la tête de mort de Yorick. Et tout le théâtre du monde me défie, m’interroge et attend de moi une réplique juste. Et il se peut que ce crâne soit la réponse à toutes ces apparitions surgies de nulle part.

Le thème majeur et récurrent de ces toiles, ce sont évidemment les visages, les regards. La femme au bocal protecteur a la chance de ne pas être attaquée par les abeilles, mais nous, nous ne pourrons pas échapper à ces yeux qui nous toisent et nous suivent dans ces deux salles d’exposition. En eux, il y a quelque chose de grave, de fascinant, d’inquiétant même. L’absence quasi-totale des couleurs enlève à ces apparitions ce qu’elles pourraient avoir d’anecdotique, de charmant. Nous sommes dans la grisaille des souvenirs, dans la grisaille des soirs de Saint-Pétersbourg…ou de Moscou, au bord de la Neva ou de la Moscova… Anna Karénine nous regarde, tristement, ou Maria Dmitrievna Dostoïevski. Des coulures apparentes attestent des larmes des choses et des êtres, et prolongent notre émotion.

Ce sont des femmes, ou de jeunes filles à qui quelque chose manque, ou quelqu’un… La Joconde… ou Anne Franck… et des fantômes qui apparaissent ou disparaissent en un lent decrescendo de tendresse…C’est, semble-t-il, la triste chanson du silence.

Les sculptures de Najean, Jean-Pascal et Séverine – il s’agit de sculptures à quatre mains – sont caractérisées par une double obsession, celle de la femme et celle de l’élongation. Toute en longueur, toute en hauteur, la femme est une constante de ces sculptures. Une élongation que l’on pourrait comparer à d’autres, plus anciennes, dans l’art étrusque par exemple, ou chez le Greco, ou chez Giacometti entre autres, pour en montrer ici l’originalité. Pas de mysticisme, pas de religiosité, pas d’au-delà. Pas de regards mais une présence fascinante.

Des femmes qui seraient des totems s’il n’y avait pas ce déhanchement, mi gothique, mi désinvolte.

Remarquons cependant un désir constant de spiritualiser la matière, le bois en général ou la résine, qui perd sa pesanteur en s’étirant. De même, la femme ainsi sortie de sa dimension naturelle est en quelque sorte spiritualisée à son tour. La beauté -car ce sont de belles femmes- se trouve aérée, vibrante. C’est la Femme en majuscule qui apparaît et se livre. Sublimée, sensuelle autant que spirituelle.

Une poétique de l’évidence s’offre à nos yeux, à nos sens, avec une touche d’érotisme en certaines œuvres humoristiques, où la femme livre ses dessous en une sorte de strip-tease excitant. Et quand il s’agit de bois sculpté, on dirait que la nature offre aux sculpteurs une relation privilégiée et astucieuse, exploitant les nœuds, les veines, les irrégularités du bois, du tilleul ou de l’olivier, pour en extraire une expression vivante de la beauté.

Bien des œuvres récentes sont en résine, laquelle, comme le bois, est travaillée, soumise à des tensions, à des décharges électriques qui font souffrir la matière et la sillonnent de fractures, de craquellements bienvenus. Cette souffrance, on peut la sentir en certaines œuvres qui révèlent ce bombardement, en ruines métalliques, comme dans cette « Clémence » tout droit sortie de la guerre, et cependant fière de sa résistance.

Il s’agit bien d’une présence au monde, d’un acquiescement, d’un hommage à la Femme idéale.

MICHEL LAGRANGE