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JOËLLE ACOULON & PHILIPPE THOUVENIN

L’œuvre de Joelle Acoulon est plus que singulière. Je ne parlerai pas de sa technique utilisant les derniers cris de la technologie. Ce qui m’intéresse, c’est l’œuvre faite, sa force et son influence sur le spectateur. La technique appartient aux coulisses de la création.  On ne peut cependant qu’admirer comment la technologie sans âme de nos machines peut générer de telles créations. Encore faut-il que la Créatrice soit en première ligne et commande aux forces obscures de la technologie.

On a en face de soi, un univers de science-fiction, où les formes étirées, allongées, recourbées, allusives, colorées, diaphanes, composent une véritable chorégraphie spatiale. On devine parfois quelques êtres vivants dans ses ramifications, qu’importe ! Il ne s’agit pas tant d’identifier quoi que ce soit que d’être pris dans ses formes en constant dynamisme. Fusion, effusion, sans aucune confusion. Car tout est maîtrisé en cette danse des formes. Cette abstraction est lyrisme pur.

Il ne s’agit pas de se demander prosaïquement ce que cela veut dire, mais de se demander pourquoi cela est beau, pourquoi cela m’emporte, pourquoi, fixant ces rondes cosmiques, je n’ai plus cet univers en face de moi, mais en moi, comme si lui et moi ne formions plus qu’une seule danse du corps et de l’esprit. Car le plus étonnant en ces figures abstraites est leur effervescence spirituelle.     L’imaginaire quand il atteint un tel pouvoir de création s’apparente au sacré. C’est la mise ne beauté du hasard, c’est la force des planètes, ce sont les floralies de l’univers.

Il y a quelque chose de mystique dans ces glissements silencieux aux membres épars mais dont l’unité domine et témoigne d’une Présence majuscule. Je pense aux magies du gyroscope de mon enfance, je songe aux extases des derviches tourneurs de mon inspiration poétique… Tout s’ordonne, recevant ses ordres de la Beauté supérieure. Cela n’a pas de titre, lequel serait réducteur, indigne. Cela vaut mieux que nos questionnements. Cela demande une communion avec l’infini.

Philippe Thouvenin est l’homme du bois. Par profession, par passion, par pénétration. À force de regarder le bois, de travailler le bois, de façonner le bois, il en connaît toutes les fibres, tous les pouvoirs, toutes les sensibilités, tous les silences. On ne travaille pas une matière, quelle qu’elle soit, le bois, le marbre, ou le langage, sans qu’on en soit transformé à son tour. Cet homme du bois vient de Rouvres-en-Plaine. C’est un roburien. Si l’on sait que « robur » en latin signifie la force, l’élite, mais aussi le chêne (qui est effectivement le rouvre), on comprend mieux l’inévitable passion de cet homme.

Il sculpte essentiellement des animaux, ce qui peut paraître paradoxal, puisque l’animal, c’est le dynamisme, alors que la matière ligneuse, c’est l’immobilité. Mais les animaux de Philippe Thouvenin bougent, dansent, s’expriment avec une grâce toute fluide, toute simple. Ils ont oublié leur pesanteur, leurs anecdotes, leur massivité. Ils vont et viennent, en une sorte de chorégraphie irriguée de tendresse. Nous sommes en sympathie avec le vivant. À juste titre, Philippe Thouvenin aime revendiquer l’art subtil de François Pompon, plus que celui de Rembrandt Bugatti.

Lorsqu’il met en scène des personnages, notre sculpteur là aussi veut en saisir les secrets de la pensée, à la façon dont les artistes orientaux pénètrent les mystères de la vie, l’accord unanime entre l’univers et l’intimité de l’être humain qui fait partie d’un tout, ce que nous avons oublié, repliés sur nous-mêmes au risque de la solitude et du non-sens.

Avec l’art de Philippe Thouvenin, nous sommes dans une stylisation, qui est l’intelligencedes formes. Styliser, c’est passer d’une apparence hasardeuse, accidentelle, à l’esprit, à l’unité spirituelle des formes. Le polissage du bois devient la politesse des corps. Il s’agit de dépasser les apparences et d’atteindre au cœur et à l’esprit de l’être vivant.

C’est d’un travail d’épuration qu’il s’agit, épuration de la matière et du créateur. Sans doute aussi du spectateur. Notre regard va de l’œuvre à nous-mêmes et de nous-mêmes à l’œuvre, en une navette pleine de charme. Je rappelle ainsi, pour conclure, que les grands-parents de Philippe Thouvenin réalisaient, pour l’exportation essentiellement, des navettes pour les métiers à tisser, en bois de charme. Un homme qui réussit sa vie est un homme qui sort de son passé pour lui être fidèle tout en le dépassant.

MICHEL LAGRANGE