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MARYVONNE ET JEAN-PIERRE GARRAULT

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LES  GARRAULT  UN  DOUBLE  UNIVERS  par  MICHEL LAGRANGE

Pénétrer dans l’univers d’un artiste, c’est s’expatrier, oublier ce que l’on est, ce que l’on sait, devenir poreux pour accueillir un univers autre. Pénétrer dans le double univers d’un couple d’artistes relève d’un défi digne d’une acrobatie intellectuelle et spirituelle.

Maryvonne et Jean-Pierre Garrault vivent côte à côte, chacun fixé sur son idéal artistique, fasciné par cet inconnu à naître, et cependant unis l’un à l’autre par un côtoiement qui est une fusion, et que nourrit un jeu savant d’échos, rendus d’autant plus évidents qu’un artiste est un être humain passionné par ce qu’il porte en lui, et largement ouvert à l’autre. Ainsi avons-nous deux singularités qui s’animent et se vivifient mutuellement.

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En apparence nous nous trouvons face à deux univers fort distincts. En réalité nous découvrirons des correspondances qui se méritent.

Maryvonne ne peut cacher son ascendance bretonne. Elle porte son pays autant que son pays la porte, jusque dans son prénom. Limpide, glissant, aérien, lumineux, « Maryvonne » est un prénom d’embruns reluisants, aux accents de pèlerinages et de patiences, aux silhouettes de femmes de marins dont saint Yves est le protecteur.

Sa Bretagne est historique, intime et hors du temps. Elle relève du folklore, à condition de rendre à ce terme ses lettres de noblesse, son poids d’histoire et de savoir populaire. Le folklore est la science du peuple. Parce qu’elle peint non tant ce qu’elle voit mais ce qu’elle porte en elle, ce qu’elle est, Maryvonne est reliée à une histoire, à un âge qui n’a rien à voir avec nos calendriers prosaïques. Avec ses silhouettes de Bretonnes, son art de peindre en jouant de couleurs hâtives, pressées d’aller à l’essentiel, suggérant ce qui n’appartient pas à une mode, Maryvonne quitte même l’histoire pour naviguer dans la légende. Le mot « légende » signifie ce qui doit être lu, dit, raconté, sauvegardé. Le vrai temps qui fascine Maryvonne est le « il-était-une-fois » des contes d’enfance. Lesquels ont leur part d’ombres, de mystères, de tempêtes, de violences, au milieu de naïvetés apparentes, et parfois trompeuses.

Quand elle mémorise des femmes costumées, quand elle saisit sur le vif les empoignades des lutteurs bretons, dans cette lutte appelée « gouren », quandelle détaille des objets qu’on appelle sottement en français des « natures mortes »(préférons le terme anglais « still life », vie silencieuse), Maryvonne est voyagée par les mêmes besoins de fidélité, de témoignage, de lien viscéral avec ce qui la concerne et la relie à ce qui la dépasse.

Un des secrets de Maryvonne est qu’elle n’a pas été élaguée par le temps qui crée des adultes insensibles et raisonnables. C’est l’enfant qui peint, c’est l’enfant qui aime les greniers secrets de la mémoire, même quand les ombres lui font peur et ravivent d’anciens souvenirs douloureux. Une paire de sabots dans un panier d’osier où gît un tourteau peut devenir dans l’imagination de l’enfant une tête de mort. Et la poupée qui nous regarde en sait plus long que nous sur les mystères qui trament l’essentiel de toute vie. C’est la petite sœur délaissée du Chaperon Rouge. Un artiste est souvent un enfant nourri de douleurs, obligé de se créer un jour de substitut, à ses propres clartés de paradis perdu.

Sachons voir ce que peint Maryvonne à larges traits colorés, qui refusent l’anecdotique et le frivole. Ses femmes, ce sont souvent des « revenantes », des rescapées du sablier des vents du large. Ses rochers sont des ombres fantomatiques, voire inquiétantes. Parfois on n’est pas loin de l’abstraction comme si le visible allait s’évaporer. Chaque coup de pinceau sait qu’il est temps d’agir, contre vents et marées. Voilà pourquoi sa peinture a quelque chose de nostalgique et d’éolien.

Il y a un terme en marine qui me paraît convenir parfaitement aux toiles de Maryvonne Garrault, c’est celui d’«œuvres vives », cette partie immergée qui permet au navire de tracer son chemin dans la mer. S’il est question de granit en Bretagne, on doit parler de « tendre granit » pour cette sensibilité toujours aux aguets.

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Le monde de Jean-Pierre Garrault est essentiellement minéral, à l’image de ces fortifications ruinées qui occupent tout le fond de la salle d’exposition. Le minéral, ce que son prénom,Jean-Pierre, semble promettre déjà. Mais s’il y a quelque chose qui me paraît symboliser la vision de ce peintre, c’est une figure magique et mystérieuse, celle de la Loba. Née d’une légende, sans doute d’origine mexicaine, cette femme, autrement appelée « la Huesera » (la femme aux os) ou « la Trapera » (la ramasseuse) est en quête des ossements d’animaux, essentiellement de loups, que sa dextérité reconstitue intégralement. Alors elle se met à chanter, et l’animal reprend sa vie d’avant la mort et s’en va librement.

N’y a-t-il pas le même miracle chez ce peintre, lorsqu’il se penche sur des plantes torturées, sur des amas de pierres ruinées par le temps, sur des dolmens bretons, sur des tours mystérieuses de Sardaigne ?  Il les regarde, il les ausculte, il se les incorpore, il fait partie, corps et âme, de ces témoignages de la vie passée ou présente, il les oriente, il les anime d’un feu secret, il leur sauve la vie, les mettant hors du temps. Mieux, il les ressuscite par l’alchimie de son art.                 Comme son épouse, Jean-Pierre vit intensément ce qu’il regarde et recrée, rejetant les anecdotes, les détails superflus. Son abstraction, visible dans les végétaux stylisés, n’est plus qu’un élan vital, aux couleurs d’une sève sacro-sainte. Cela est beau, parce que c’est la vie originelle, sauvée des pesanteurs, reliée au ciel et à la terre par des éclairs qui sont des visions fulgurantes.

Ses arbres qu’on croit morts, ce sont les queules, des formes tourmentées avec lesquelles Jean-Pierre entre en sympathie. Il les purifie, comme s’il s’agissait d’ossements précieux. Il les veut vivants, en tous les sens. Ce sont des squelettes dont on se demande s’ils sont encore végétaux. Telle est la force du regard de Jean-Pierre Garrault que les règnes se confondent et s’harmonisent, en dépassant leurs limites. Toujours l’esprit circule dans la matière ainsi régénérée. Cet esprit, c’est autant la sève de l’arbre que la vision artistique du peintre, qui se confondent sur la toile.

Et l’abstraction, loin de créer je ne sais quelle confusion, est capable de transformer le hasard des formes en révélations magistrales.

Quant aux squelettes, si fréquents chez ce peintre, son but est loin de nous peiner. Rien de funèbre, rien de morbide. Une célébration constante afin de déceler la beauté des formes et la victoire de l’essentiel qui ne périra pas. Regardez cette tête de cervidé, peut-être un mégacéros du paléolithique, qu’importe ! Jean-Pierre ne s’arrête pas à l’histoire. Ce qui compte, c’est le travail du temps, son pouvoir de métamorphose, sa puissance continuelle. Ce que le temps met en beauté et que l’artiste saisit au vol d’un regard intuitif. C’est une révélation votive. Ce bois palmé de cervidé devient une main tendue par-delà la mort. On entre en sympathie avec tant de beauté qui nous regarde encore de ses yeux vifs.

Venons-en aux pierres, toujours monumentales. Quand il peint un dolmen, nous ne sommes pas seulement en Bretagne. Nous sommes dans la légende rituelle, qui perdure dans le silence d’un matériau que des croyances ont « chargé » de pouvoirs secrets. Ses dolmens sont des « bouches d’ombre ». Elles savent des choses, entretiennent les légendes bretonnes, pourquoi pas celle de l’Ankou qui rode et cherche à nuire. Parfois, on n’est pas loin des relents infernaux, des puissances souterraines, chthoniennes.

Dernier thème abordé qui prolonge le précédent, les nuraghes. Des pierres édifiées par l’homme, pour constituer des tours rondes, tronconiques, du XVIII° siècle au XV° avant Jésus-Christ. Des œuvres monumentales, creuses, contenant souvent un escalier intérieur menant à une terrasse. Des observatoires, sans doute liés à l’astronomie ou à l’astrologie, du temps paléolithique où la science et la religion étaient jumelles. Une étymologie douteuse fait venir ce mot « nuraghe » de l’arabe « nûr » qui signifie « feu, lumière… » Ce sont des monuments hiératiques, des pierres sacrées, les reliquaires d’une mémoire inassouvie. Comme à Stonehenge. On est dans le chthonien, dans le volcanique, dans la puissance formidable, que Jean-Pierre a relevée à sa façon, avec des éléments tirés du sol, du feu, de la lumière. Cette peinture est un cérémonial. On est dans le sacré païen, épique, pas loin de la création d’un monde dont nous avons hérité. Cette préhistoire légendaire est la version virile des rochers de Maryvonne, des luttes celtiques, des noces de la terre et du feu, de l’ordre et du chaos, de la mémoire et de l‘oubli.

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Aujourd’hui, dans ce double musée intérieur et secret qui les unit et qui rassemble en eux les souvenirs et les symboles, si harmonieusement éclairés de pénombres, c’est cette vision qui vient révéler glorieusement les strates de la mémoire et les pulsions de la création artistique, instinctivement nourrie d’élans nécessaires, colorée de réminiscences celtiques, sans doute, pas loin du légendaire, mais plus encore incarnation d’une liberté originale et sans concessions.

Chez Jean-Pierre, la légende est palpable, brutale, effervescente. Elle donne à la matière ses pleins pouvoirs. Il est à sa façon un archéologue de la beauté secrète, souvent nocturne. Chez Maryvonne,ces apparences, on les dirait endimanchées, à la proue du grand large et de la nostalgie. Chez Jean-Pierre, c’est le temps qui compte et qui dure, chez Maryvonne, c’est l’espace en liberté grande. Mais dans les deux cas se dessine une épopée du légendaire, aérienne ou chthonienne, subtile ou agressive, alerte ou pétrifiée. Un mémorial, une sacralisation où la vie et la mort se lèvent dans un même sillon créateur de beautés.

Intervention de Michel Lagrange à la galerie d’art et d’or le 23 novembre 2019

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